Iran : Les ayatollahs du cyberespace

Conseil suprême du cyberespace

Filtrage, mainmise sur les fournisseurs d’accès à Internet, interception de communications, cyber-attaques et emprisonnement de blogueurs et net-citoyens sont des pratiques courantes en Iran. Trois institutions sont chargées de mettre en oeuvre la politique répressive au sein du pays : le Conseil suprême du cyberespace, le Groupe de travail de détermination des contenus criminels et les Gardiens de la révolution.

Le Conseil suprême du cyberespace a été créé en mars 2012 par l’ayatollah Ali Khamenei. Sa mission est de protéger les Iraniens des “dangers” d’Internet. Il est composé de hautes personnalités militaires et politiques, dont le président de la république,  le président du Parlement, le chef du système judiciaire, les ministres de la culture et du renseignement, le commandant des Gardiens de la révolution et le procureur général.

La justice iranienne est censée exécuter les ordres du Conseil suprême du cyberespace mais les procureurs et les juges peuvent également décider de leur côté du blocage d’un site. Les procédures de censure manquent de clarté en Iran.

Groupe de travail de détermination de contenus criminels

Les politiques et les décision du Conseil suprême du cyberespace sont appliquées et exécutées par le Groupe de travail de détermination de contenus criminels. Créée en 2008 par l’article 22 de la loi sur les délits d’Internet, ce groupe est composé de treize membres et placé sous la responsabilité du procureur général d’Iran. Depuis sa création il a ordonné les fermetures provisoires ou définitives de plusieurs centaines de sites d’information. Sur son site ce Groupe de travail encourage la délation des contenus criminels par les citoyens et se targue d’avoir obtenu plus de 500 000 rapports volontaires.

Les Gardiens de la Révolution Iranienne

Cette organisation militaire a été créée le 5 mai 1979 pour combattre les forces contre-révolutionnaires. Elle était directement soumise à l’autorité de l’ayatollah Rohollah Khomeini, le Guide de la révolution iranienne. Les Gardiens de la révolution sont devenus depuis un consortium tentaculaire qui exerce une influence dans les diverses composantes de la société iranienne. Cette position privilégiée fait des Gardiens de la Révolution l’institution la plus impliquée dans le filtrage et la censure en ligne ainsi que dans la répression visant les net-citoyens.

Les Gardiens de la Révolution ont créé en 2007 le Centre de surveillance des délits organisé. Il constitue la partie publique et médiatique de la répression en ligne. Lors de sa création, cet organe a officiellement annoncé le démantèlement d’un réseau Internet “malveillant” et l’arrestation des auteurs des sites incriminés. Quelques jours plus tard, les “aveux” et les photos des personnes arrêtées ont été publiés sur le site officiel du Centre de surveillance des délits organisés, http://ww.gerdab.ir. Les victimes de ces arrestations ont été forcées de reconnaître leur intention de “détourner” la jeunesse iranienne par la diffusion de sites pornographiques ainsi que leur participation à un complot soutenu par les Américains et les Israéliens.

Lors de la privatisation du secteur des Télécoms en 2009, les Gardiens de la Révolution ont mis la main sur la Telecommunication Company of Iran (TCI). La TCI est le propriétaire du principal fournisseur d’accès à internet en Iran auquel tous les autres fournisseurs d’accès du pays louent leur bande passante.

La TCI est également chargée d’ordonner le blocage des sites. La compagnie affirme avoir bloqué plusieurs millions de sites. Dans les faits, des milliers de sites et des millions de pages web sont aujourd’hui inaccessibles. La censure, officiellement destinée à protéger la population contre des contenus immoraux s’est étendue aux informations politiques. Il est aujourd’hui plus facile en Iran d’accéder à des sites pornographiques qu’à des publications critiques du régime.

Les Gardiens de la Révolution disposent parallèlement de plusieurs branches et sections spécialisées dans la répression. Le département des renseignements, un équivalent du ministère des renseignements, possède un centre de détention dans la prison d’Evin : la section 2A, véritable zone de non-droit. Selon les témoignages de plusieurs anciens détenus, les périodes d’isolement ou les actes de torture sont couramment utilisées pour obtenir des aveux. Le net-citoyen Vahid Asghari, détenu depuis 2008 et dont le seul crime a été d’héberger des sites d’opposants iraniens, a été victime de ces atrocités.

Internet Halal

Le Conseil suprême du cyberespace et le Groupe de travail de détermination des contenus criminels ont beau travailler à faire de l’Internet en Iran un endroit exempt de “dangers” pour les citoyens, cela ne suffit pas aux autorités iraniennes. Depuis plus de 10 ans, celles-ci oeuvrent à la mise en place d’un réseau national déconnecté de l’Internet mondial : le réseau Internet propre ou Internet Halal. Le gouvernement d’Ahmadinejad, avec le soutien de l’Ayatollah Ali Khamenei, Guide suprême de la République islamique, a accéléré sa mise en place, notamment suite aux vagues de cyber-attaques visant ses installations nucléaires. Son successeur, Hassan Rohani semble suivre cette ligne directrice. L’agence officielle du régime, ISNA, rapporte dans une dépêche du 23 janvier 2014 les propos du président selon lesquels « le réseau national d’informations, avec une débit avantageux est à l’ordre du jour pour l’année prochaine».

Véritable serpent de mer, cet Internet halal est annoncé par les autorités iraniennes depuis une dizaine d’année. Afin de mettre en oeuvre ce réseau clos, l’Iran est allé chercher les compétences d’un autre pays expert en contrôle de l’information : la Chine. Cette collaboration a été révélée au grand jour par le vice-ministre de l’information iranien, Nasrolah Jahangiri, à l’occasion d’une visite d’une délégation du State Council Information Office (SCIO) de la République populaire de Chine dans une déclaration officielle rapportée par le site du ministère de l’Information :  “Nous accueillons favorablement la collaboration entre nos deux pays dans le domaine de la gestion du marché d’Internet (….). Nous voulons profiter des compétences des sociétés chinoises pour l’instauration du réseau national d’information en Iran. (….)”.

Sites d’informations attaqués, net-citoyens harcelés

Selon des informations recueillies par Reporters sans frontières, à la fin de l’année 2013, une vague d’attaques en ligne a ciblé les comptes emails d’internautes iraniens, pour la plupart journalistes ou activistes politiques. La République islamique d’Iran est coutumière de cette méthode destinée à identifier les sources ou les contacts et à accumuler des preuves contre les journalistes ou activistes politiques.

Le 12 juillet, le site Narenji (Orange, en persan), très actif dans le domaine des nouvelles technologies, avait annoncé que suite à l’arrestation de sept membres de sa rédaction par les Gardiens de la Révolution, le site ne pouvait être mis à jour. L’information avait été retirée du site quelques heures plus tard. Selon des journalistes locaux, huit jeunes spécialistes des nouveaux médias figureraient parmi les personnes arrêtées. Ali Asghar Hormand, Abass Vahedi, Alireza Vaziri, Nassim Nikmehr, Malieh Nakehi, Mohammad Hossien Mossazadeh, et Sara Sajad ont tous été arrêtés et transférés dans un lieu inconnu après perquisition de leurs domiciles respectifs et confiscation de leurs effets personnels.

Le 13 juillet 2013, la 15e chambre du tribunal de la Révolution de Téhéran a condamné sept collaborateurs du site soufi Majzooban Nor à de lourdes peines de prison. Ils ont été reconnus coupables de “publicité contre le régime”, “insulte envers le Guide suprême”, et “action contre la sécurité nationale”. Hamidreza Moradi a écopé de dix ans de prison, Reza Entesari, de huit ans et demi, Mostafa Daneshjo, Farshid Yadollahi, Amir islami, Omid Behrouzi et Afshin Karampour de sept ans et demi prison ferme chacun. Toutes ces peines ont été assorties de cinq ans d’interdiction d’activités politiques et journalistiques. Détenus depuis septembre 2011 dans la prison d’Evin, les net-citoyens et leurs avocats ont boycotté les audiences de ce procès inéquitable.

Le 4 décembre 2013, selon le site de l’agence de presse des Gardiens de la Révolution, Farsnews, la section des renseignements des Gardiens de la Révolution a arrêté seize cyber-activistes dans la ville de Kerman. Ils sont accusés d’être “en relation avec les médias ennemis basés à l’étranger afin de réaliser des contenus pour les sites éducatifs à destination des citoyens-journalistes”.

Début décembre 2013, des cyberattaques ont été lancées contre plusieurs sites d’opposition ou d’information, notamment Nedai Sabaz Azadi, Sabznameh, Sabez Procxi, Norooz, Ostanban, 30mail. Elles ont été revendiquées par la cyberarmée des Gardiens de la Révolution de la province de Kerman.

Le site Entekhab (Le Choix) est inaccessible depuis le 1er février 2014 suite à la plainte déposée par le procureur de Téhéran et l’ordre de suspension prononcé par la 13ème chambre du tribunal du Téhéran pour les médias. Mstafa Faghihi, le directeur du site, a confirmé à l’agence officielle Irna que le site avait été filtré en raison de la publication d’une lettre d’un professeur d’université dans laquelle il critiquait – parmi d’autres sujets sensibles tels que la santé et l’éducation, etc – la politique nucléaire iranienne.

Le 16 février 2014, la 15e chambre du tribunal de la Révolution de Téhéran a condamné Arash Moghadam à huit ans de prison ferme. Le net-citoyen a été arrêté à la fin du mois d’août 2013 à son domicile par des hommes en civil, et détenu depuis dans le dortoir 350 de la prison d’Evin. Il a été inculpé pour “publicité contre le régime” et “insulte envers les valeurs sacrées de l’islam”, pour ses publications sur Facebook.