Vietnam : l’Internationale des blogueurs

Ministère de l’Information et des Communications

Le pouvoir vietnamien ne tolère aucun débat politique en ligne et musèle sans pitié blogueurs et cyberdissidents qui osent remettre en question sa légitimité ou sa politique interne. Pour contrôler l’information en ligne, il a déployé une force de frappe judiciaire, administrative et technologique, centrée sur le Ministère de l’Information et des Communications. Même si les autorités et la justice ne se privent pas d’abuser des articles 88 et 79 du code pénal pour emprisonner les acteurs de l’information, le MIC conduit sa propre politique de censure du Net, de plus en plus écrasante et minutieuse.

La régulation d’Internet est la prérogative du Ministère de l’Information et des Communications (MIC), et plus particulièrement de son Autorité de l’information audiovisuelle et numérique. Le MIC élabore et propose les lois permettant aux autorités de justifier auprès de la communauté internationale les poursuites judiciaires lancées contre les blogueurs et cyberdissidents. Afin d’éviter le passage par l’Assemblée nationale, dont les membres pourraient faire des commentaires ou poser des questions sur les textes législatifs, et bien qu’il n’y ait aucun risque de rejet par la dite Assemblée, ces lois sont passées par décrets, directement signés par le Premier ministre.

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Organigramme du ministère de l’information et des télécommunications (source: http://english.mic.gov.vn/intro/PublishingImages/sodotochuc_en.jpeg)

Une législation à coups de décrets

Ces décrets visent à museler les acteurs de l’information – et les plateformes sur lesquelles ils publient –  dès qu’ils ont été identifiés comme dangereux par le Parti communiste vietnamien. C’est le cas du décret 97, promulgué en 2009, qui visait les analyses politiques produites par des intellectuels et universitaires.

En novembre 2013, le décret 174 a été rendu public. En vigueur depuis le 15 janvier 2014, il prévoit de nouvelles sanctions pour les internautes qui publieraient des contenus relevant de la « propagande contre l’Etat » ou des « idéologies réactionnaires » sur les réseaux sociaux tels que Facebook. Même si le Code pénal punit déjà d’emprisonnement la publication de contenus jugés « antiétatiques », ce nouveau décret donne davantage de latitude aux autorités pour porter des accusations contre les internautes qui ne pourraient être poursuivis en vertu des articles 79 ou 88 du Code pénal sans entraîner de réactions de la société civile vietnamienne ou de la communauté internationale.

Toujours plus fort : le décret 72

Annoncé le 31 juillet et en vigueur depuis le 1er septembre 2013, le décret 72 constitue une atteinte sans précédent à la liberté de l’information au Vietnam. Les autorités justifient cette loi, qui limite l’utilisation des blogs et des réseaux sociaux à la « diffusion » ou au « partage » d’informations « personnelles », par leurs obligations en matière de protection de la propriété intellectuelle.

Le décret 72 interdit l’usage des réseaux sociaux pour partager des informations issues de la presse et vise à renforcer l’arsenal législatif à la disposition des autorités. En permettant d’arrêter les acteurs indépendants de l’information sans avoir à les accuser de « propagande anti-gouvernementale » ou de « tentative de renversement du gouvernement », ce texte constitue un outil de maintien au pouvoir pour le Parti communiste qui, en période de forte instabilité financière et politique, ne peut permettre que sa légitimité soit remise en cause publiquement.

Le Premier ministre Nguyen Tan Dung a donc annoncé publiquement que les blogs pouvaient être utilisés uniquement pour « fournir ou échanger des renseignements personnels ». En août 2013, Hoang Vinh Bao, chef du Département de gestion de la diffusion, de la télévision et de l’information numérique au ministère de l’Information et de la Communication, avait averti que les internautes « ne devraient pas citer ni partager des informations issues des agences de presse ni même des sites d’organes gouvernementaux ».

Ce décret est la plus féroce offensive contre la liberté d’information depuis la signature par le Premier ministre d’un décret imposant des sanctions sévères à l’encontre des médias en 2011.

Censure en ligne

La presse privée étant interdite, beaucoup essaient de se faire entendre en ouvrant des blogs et en diffusant des informations. Mais ces sites sont implacablement bloqués par des pare-feu et leurs propriétaires souvent arrêtés ou exposés à des ennuis considérables si leurs publications diffèrent de la vision propagée par le PCV.

Selon les derniers chiffres officiels, le Vietnam compte désormais plus de 3 millions de blogueurs. D’après l’Union Internationale des Télécommunications (ITU), c’est le troisième pays en Asie du Sud-Est et le huitième en Asie par le nombre d’internautes.

Les entreprises du Net et fournisseurs d’accès, tels que le Vietnam Posts and Telecommunications (VNPT), qui appartient à l’Etat et représente 74 % du marché, et Viettel, propriété de l’Armée populaire du Vietnam, sont les premiers surveillants de la Toile. Réquisitionnés par les autorités, ils bloquent les sites « malveillants » (journaux, blogs, contenus  publiés par l’opposition politique ou sur les droits de l’homme, etc.) en fonction des  noms de domaine (Domain Name System ou DNS). Il est fréquent que les mots de passe soient piratés et les connexions ralenties les jours d’arrestations et de procès de dissidents.

Le réseau de téléphonie mobile est également soumis à une surveillance rigoureuse. La navigation sur l’Internet mobile n’est pas sécurisée car l’Etat contrôle les trois principaux opérateurs, qui représentent 90 % du marché.

Avec plus de 22 millions de membres, le Vietnam est le pays au monde où Facebook enregistre sa plus forte progression. Ca ne l’a pas empêché de bloquer Facebook dès 2009, et la plateforme est toujours inaccessible sur le réseau du principal fournisseur d’accès à Internet, VNPT. Les internautes peuvent tout de même s’y connecter via d’autres fournisseurs ou en utilisant des outils de contournement de la censure tels que des VPN, le réseau Tor ou des serveurs proxy. La plateforme WordPress est également ciblée par les autorités : en 2013, la connexion aux blogs qu’elle héberge a considérablement ralenti, et de nombreux blogs sont inaccessibles sans l’utilisation d’outils de contournement de la censure.

Filatures et écoutes

Le Parti communiste du Vietnam ne tolère aucun débat politique en ligne et réprime quiconque s’y ose. C’est le cas de l’avocat des droits de l’homme et blogueur Le Quoc Quan,  arrêté en 2012 au lendemain de la publication d’un texte critique envers l’article 4 de la Constitution du Vietnam, qui affirme le rôle prééminent du Parti communiste dans la gestion des affaires du pays.

Deux sites du blogueur Nguyen Tuong Thuy, hébergés sur WordPress, ont été fermés pour « violation des termes et conditions », sans qu’aucune explication ne soit donnée au blogueur. Il est très probable que ces fermetures résultent de demandes répétées effectuées par des agents au service de l’Etat.

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Cette « stratégie de nuisance » visant les blogueurs, sans recours à des outils technologiques, s’inscrit dans une stratégie plus large des autorités. Les cas de surveillance et de censure « physique » ont augmenté en 2013 : filatures, infiltration des mouvements pro-démocratie et surveillance personnelle font partie du quotidien des blogueurs. En juin 2013, le cyberdissident Nguyen Van Dai a révélé la surveillance dont il faisait l’objet à son domicile. Après s’être procuré un détecteur de micros, il a découvert que les autorités l’écoutaient depuis une pièce attenante à son appartement.

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Détecteur révélant l’emplacement de micros derrière le mur de l’appartement du blogueur Nguyen Van Dai

 

Depuis 2004, une unité spéciale sous le contrôle du Ministère de la Sécurité publique, est dédiée aux crimes électroniques en tous genres : piratages de cartes de crédit, hacking, jeux illégaux en ligne mais aussi traque d’informations interdites, font partie de leurs activités. De nombreux blogueurs ont été arrêtés pour avoir publiés du contenu illégal au regard du Parti. Si beaucoup d’entre-eux ont été arrêtés après avoir publié des articles critiques sur leur propre blog, sur leur page Facebook (Huynh Ngọc Chenh, Ba Sam, J.B Nguyen Huu Vinh, Nguoi Buon Gio, Nguyen Quang Lap, Paulus Lê Van Son pour n’en citer que quelques uns), d’autres, écrivant de manière anonyme sur des plateformes d’information collaboratives telles que  Dan Lam Bao, Quan Lam Bao, Bauxite Viet Nam, Dong Chua Cuu The, Nu Vuong Cong Ly ou les forums offerts par Paltalk ont été appréhendés au terme d’une surveillance accrue par les autorités.

Des attaques  » man in the middle « , celles qui ont notamment pour effet d’afficher de faux sites imitant ceux initialement recherchés par les internautes, visent également à dissuader les lecteurs des contenus jugés sensibles par les censeurs de se connecter aux sites d’informations basés à l’étrange, voire à leur compte gmail.

 

 

Capture d’écran effectuée par un cyberdissident vietnamien en 2013 (source : anonyme)

 

De plus en plus, les blogueurs et citoyens journalistes reçoivent des emails contenant des virus en pièce jointe. Ces dernières peuvent installer des chevaux de Troie ou mettre hors service les ordinateurs utilisés par ces derniers. En exploitant les réseaux de contacts des blogueurs ou en mettant hors service leur outil de travail principal, ces malwares parviennent à perturber temporairement les activités de ces derniers et à dissuader les acteurs de l’information de travailler en groupe.

 

Emails envoyés à un blogueur contenant des malwares en pièce jointe

D’après l’ONG Electronic Frontiers Foundation (EFF), ce type d’email a été également envoyé à un journaliste d’Associated Press et plusieurs activistes vietnamiens. Un blogueur vietnamien vivant en Californie aurait été ciblé avec succès par une attaque, conduisant à la compromission de son blog et de ses informations privées.

Selon EFF, le groupe derrière ces attaques “semble avoir été en service depuis la fin de 2009, et a été très actif dans le ciblage des dissidents vietnamiens, des personnes qui écrivent sur ​​le Vietnam et de la diaspora vietnamienne. L’offensive serait le travail d’un groupe connu sous le nom ‘Sinh Tu Lenh’ .”

Malgré ces tentatives d’entrave au travail d’informations des blogueurs, de nouvelles plateformes d’information citoyennes telles que Vietnam Path Movement, mais aussi Defend the Defenders, Vietnam Human Rights Committee, FVPoC (Former Vietnamese Prisoners of Conscience) ou encore Vietmeme, ont vu le jour en 2013 et 2014, notamment en langue anglaise, traduisant la volonté croissante des blogueurs vietnamiens d’étendre leur message à l’ensemble de la communauté internationale. »