Turkménistan­ : trou noir de l’information

TurkmenTelekom

L’étendue de la censure d’Internet au Turkménistan ne fait que confirmer la nature hautement despotique et paranoïaque du régime en place. Les grandes promesses du président Gourbangouly Berdymoukhamedov, dit Arkagad (père protecteur), en faveur du développement du Web restent pour l’instant lettre morte et ne se sont traduites par aucune amélioration des libertés en ligne.

La censure du Net intervient d’abord en amont, puisque l’accès au réseau est fortement limité par des coûts prohibitifs. Puis, en aval, TurkmenTelekom, la principale compagnie de télécommunications du pays, bloque massivement les sites d’information indépendants et étrangers. Les rares internautes qui peuvent s’aventurer sur la Toile n’ont en réalité accès qu’à une version extrêmement censurée du World Wide Web, baptisée « Turkmenet ».

24 000 euros la connexion Internet

Bien qu’en timide augmentation, le pourcentage de la population ayant accès à Internet au Turkménistan demeure extrêmement faible (à peine 7 % en 2012). Et les administrations locales n’en font pas partie. Les ministères et les agences gouvernementales basées dans la capitale comptent seulement chacun trois ou quatre ordinateurs connectés. Ces statistiques scandaleusement faibles sont en grande partie le résultat des tarifs exorbitants proposés par les opérateurs. À titre d’exemple, en 2013, le prix mensuel d’un accès illimité à 34 Mb/s de débit proposé par TurkmenTelekom s’élevait à 96 023 manats, soit environ 33 700 dollars ! Le nouveau plan « Internet à domicile » offre 4 Gb de données par mois à une vitesse de 2 048 Кbit/s au tarif mensuel de 321 manats, équivalant à 112 dollars. Et pour ces prix, la qualité de la connexion reste déplorable.

Cette situation est due au quasi-monopole de TurkmenTelekom, compagnie d’État, sur le marché des télécommunications. En août 2012, après plus d’un an et demi d’interdiction, les autorités ont à nouveau accordé au géant russe de la téléphonie MTS une licence lui permettant de proposer ses services aux citoyens turkmènes. Mais il n’est pas parvenu à briser le monopole de TurkmenTelekom, ni à offrir de meilleurs services.

La position dont jouit TurkmenTelekom garantit aux autorités une maîtrise totale du Net. Tous ceux qui souhaitent souscrire à un abonnement Internet ADSL ou Internet mobile doivent communiquer au fournisseur leur passeport. De la même manière, une pièce d’identité doit être présentée dans les cybercafés, devenus très populaires dans le pays.

Blocage massif et avatars

Le monopole de TurkmenTelekom, qui contrôle le seul point d’accès au réseau Internet mondial, permet également de filtrer les données provenant de l’étranger.

Le gouvernement supervise attentivement tout le système, notamment grâce aux rapports périodiques que lui adresse le directeur général de TurkmenTelekom.

Cette structure hautement centralisée simplifie les procédures de blocage. Le gouvernement décide des sites qui doivent être censurés et TurkmenTelekom opère le blocage. Les motifs, s’ils existent, demeurent secrets, mais la multitude de sites bloqués laisse imaginer qu’ils sont extrêmement stricts. Les sites de nombreuses ONG étrangères, d’opposants au régime ou de défenseurs des droits de l’homme turkmènes sont systématiquement censurés. La plupart des sites d’information indépendants ou étrangers, ainsi que les principales plateformes de blogs – FerghanaKhronika Turkmenistanale service turkmène de Radio Free Europe / Radio LibertyEurasiaNetCNNLiveJournalWordPress, etc. – ne sont pas accessibles. Enfin, Facebook, Twitter, Whatsapp, YouTube, Gmail, Viber, et bien d’autres sites ou services en ligne connaissent régulièrement le même sort. TurkmenTelekom leur a créé des équivalents turkmènes, le plus souvent accessibles uniquement depuis le territoire national…

Tout contenu pouvant entacher l’image du régime ou du Président est interdit. La censure atteint souvent un niveau tel qu’il frise le grotesque ou le ridicule. A titre d’exemple, la chute de cheval du Président lors d’une compétition, le 28 avril 2013, a immédiatement déclenché une vaste opération d’élimination de toutes les traces visuelles, écrites et orales de l’événement. Les forces de l’ordre sont allées jusqu’à inspecter le matériel professionnel de tous les journalistes présents sur place et les appareils numériques de tous les passagers des vols en partance de l’aéroport d’Achkhabad.

Morte sous la torture

L’absence d’instruments juridiques spécifiques encadrant la circulation de l’information en ligne n’entrave nullement la répression des journalistes et des net-citoyens. Les magistrats peuvent s’appuyer sur des dispositions à portée générale, comme celles qui criminalisent la diffamation et l’insulte au gouvernement ou au Président (articles 132 et 133 du Code pénal), pour condamner les auteurs de publications en ligne. Mais ils recourent le plus souvent à des accusations montées de toutes pièces, comme dans le cas du correspondant de RFE/RL Dovletmyrat Yazguliev, condamné à cinq ans de prison en 2011 pour avoir « incité sa belle-sœur au suicide », avant d’être gracié quelques semaines plus tard.

Les condamnations sont tellement arbitraires qu’elles ne sont parfois même pas assorties d’un fondement juridique. Un autre correspondant de RFE/RLRovshen Yazmuhamedov, a été emprisonné du 6 au 22 mai 2013 sans aucune explication de la part des autorités. Il est probable que son arrestation soit liée à ses publications en ligne portant sur des questions sociales, potentiellement sensibles. Peu avant son arrestation, il avait signé un reportage traitant du cas d’une jeune fille exclue de l’école parce qu’elle portait un foulard…

Les conditions de détention au Turkménistan sont effroyables. Parmi les nombreux acteurs de l’information jetés en prison en raison de leurs activités en ligne, rappelons que la correspondante de RFE/RL Ogoulsapar Mouradova est morte sous la torture dans la prison de haute sécurité d’Ovodan Depe, le 10 septembre 2006.