Syrie : La traque en ligne, une affaire de famille

Syrian Telecommunications Establishment (STE), Syrian Computer Society (SCS)

Dès mars 2011, le régime de Bachar Al-Assad a violemment réprimé les rassemblements pacifiques appelant à des réformes démocratiques et renforcé son contrôle sur l’information, en ligne et hors ligne. La mainmise de la famille Al-Assad sur les infrastructures permet par exemple de réduire le débit d’Internet pour ralentir la diffusion d’images sur ces manifestations et leur répression. Avec l’aide des unités spécialisées au sein des différents services de sécurité, le pouvoir utilise un véritable arsenal pour surveiller la Toile et traquer activistes et dissidents.

Une infrastructure sous contrôle

Selon des données de 2011, près de 4,5 millions de Syriens, soit 20 % de la population, étaient connectés à Internet, contrôlé par deux entités :

Le Syrian Telecommunications Establishment (STE), plus couramment appelé Syrian Telecom, présidé par Bachar Al-Assad, est sous la tutelle du ministère des Télécommunications et des Technologies. S’il existe plusieurs fournisseurs d’accès à Internet (FAI) en Syrie, le STE est un acteur clé, puisque c’est de lui que dépendent tous les autres. FAI gouvernemental, il contrôle la majorité des connexions fixes, en mettant son câblage à disposition des autres opérateurs ADSL ou par ligne fixe et modem 56 kbits, et gère tous les points d’interconnexion du pays avec le réseau Internet mondial. Lorsque les autorités ordonnent le blocage d’un mot clé, d’une URL ou d’un site, c’est le STE qui transmet les instructions aux opérateurs.

La Syrian Computer Society (SCS), mise en place en 1989 par Bassel, fils aîné de Hafez Al-Assad, a pour objectif affiché « outre la production de programmes de télévision et la publication de brochures relatives aux technologies de l’information, de diffuser la culture informatique par l’organisation de conférences, colloques, séminaires et expositions ». Si le STE contrôle le réseau câblé, la SCS contrôle le réseau sans fils : elle détient l’infrastructure 3G sur l’ensemble du territoire syrien. A la mort de Bassel, Bachar a été placé à la tête de cette instance, aujourd’hui contrôlée par son épouse, Asma Réunir au même endroit, sur 80.000 mètres carrés, les équipes télé, radio, et numérique, a Al-Assad.

Enfin Syriatel, opérateur de téléphonie mobile et propriété de Rami Makhlouf, cousin de Bachar, ne rechigne jamais à mettre sa technologie au service du pouvoir.

L’œil des services

En plus de ces institutions, chaque branche des services de sécurité s’est dotée d’un département spécialisé dans les questions liées à Internet. Le Political Security Department  et le State Security Department surveillent les activités des cybercafés. Ces organes vont jusqu’à privatiser la surveillance en payant des individus pour scruter la Toile, infiltrer des groupes Facebook et rédiger des rapports à destination des services.

L’armée électronique syrienne

La Syrian Electronic Army (SEA) a fait son apparition en 2011 sur Facebook. A la mi-mai, un site a été lancé par des « passionnés de la Syrie », décidés à « combattre ceux qui utilisent l’Internet et surtout Facebook pour répandre la haine et déstabiliser la sécurité du pays ».

Si la SEA n’est pas une entité officiellement rattachée au régime, des informations indiquent que le nom de domaine de son site, hébergé par SCS-NET, a été enregistré par la même SCS le 5 mai 2011.

Cette « cyber-armée » inonde de messages pro-Assad les pages et les sites de soutien aux manifestations et tente de discréditer l’opposition syrienne. Des comptes Twitter ont été créés pour parasiter les informations fournies par le hashtag #Syria. La SEA a également piraté les comptes Twitter de nombreux médias en 2013 : Thomson Reuters, The Associated Press, The Guardian, Washington Post, The Atlantic, CNN, Time et Al-Jazeera.

Les djihadistes aussi…

Le pouvoir officiel en Syrie n’est malheureusement pas le seul acteur du contrôle et de la répression de l’information sur Internet. Des groupes djihadistes tels que Jabhat Al-Nosra (JAN) ou L’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL) interfèrent également dans l’information en ligne. Ces organisations ne disposent pas des moyens du régime, mais elles ne se privent pas de surveiller les réseaux sociaux et d’infiltrer les groupes Facebook.

Mohamed Salloum, rédacteur en chef du magazine Gherbal, a dû fuir le pays après avoir été kidnappé par EIIL dans la région de Kafr Nabl (banlieue sud d’Idlib). Lors de son interrogatoire, un « juge » a accusé le journaliste d’apostasie en raison de ses enquêtes et de ses articles critiquant le groupe armé. Le juge s’intéressait particulièrement aussi aux activités en ligne de ses confrères, en particulier Mohamed Mallak, collaborateur du magazine Dawdaa.

Le piège du malware

Le filtrage mis en œuvre par la STE vise à censurer toute critique du gouvernement, les sites Internet des partis d’opposition, mais également les sites kurdes ou islamiques, les médias en ligne, les blogs et les organisations de défense des droits de l’homme, syriennes et étrangères. Les outils de contournement de la censure sont interdits dans le pays.

En Syrie, le fichage des internautes est de mise depuis des années. Les propriétaires des cybercafés doivent transmettre aux services de sécurité les informations sur l’identité de chaque usager, le temps passé et l’ordinateur utilisé. Les adresses IP des cybercafés sont enregistrées et ne peuvent être modifiées sans accord préalable. Toute personne qui souhaite souscrire un abonnement à Internet doit présenter une copie de sa carte d’identité et déclarer le numéro de téléphone de la ligne sur laquelle elle entend utiliser Internet.

Pour récupérer les accès des comptes Facebook ou des boîtes emails des opposants au régime, les autorités utilisent toute une palette de techniques. « Hameçonnage », attaques « de l’homme du milieu » et envois de « malware » (logiciel espion) sont des pratiques courantes sur Internet en Syrie.

Le pouvoir s’appuie sur l’expertise iranienne en matière de surveillance en ligne ainsi que sur le matériel de filtrage fourni par l’entreprise américaine BlueCoat, désignée comme Ennemi d’Internet par Reporters sans frontières en 2013.

Une raison de plus de suivre et de contrôler l’exportation de matériel de censure et de surveillance du Net…

Silence aux voix dissidentes

Cette surveillance de la Toile a permis au régime d’arrêter de nombreux militants, acteurs de l’information et dissidents syriens depuis mars 2011. Les services de sécurité ont lancé une véritable chasse contre tous les internautes qui communiquent avec des médias ou des reporters étrangers. Plusieurs dizaines d’entre eux ont été arrêtés et torturés après avoir témoigné sur la répression dans leur pays.

Les témoignages des rares qui parviennent à être libérés sont édifiants : les personnels chargés de leurs interrogatoires savaient tout de leurs activités et de leurs contacts. Et on ne compte plus les personnes arrêtées pour avoir « liké » une page soutenant le soulèvement ou pour avoir publié des vidéos de manifestations sur Internet. Voici quelques cas :

Karim Taymour, médecin de 31 ans, a participé aux manifestations contre le régime. Lorsqu’il est arrêté en décembre 2011, il refuse de livrer les noms de ses amis. Mais son ordinateur a déjà livré tous ses secrets aux interrogateurs : « Ils savaient tout sur ​​moi : les gens à qui j’avais parlé, les plans, les dates, les histoires d’autres personnes. Ils connaissaient chacun de mes mouvements, chaque mot que j’avais dit sur Skype. Ils connaissaient même le mot de passe de mon compte. »

 

Collaboratrice de plusieurs médias privés, notamment du site d’information d’opposition all4syria.info, Shaza Al-Maddad a été arrêtée le 2 novembre 2012. Détenue pendant 60 jours par la Sûreté d’Etat, elle a été incarcérée pendant plus de 9 mois. Le régime a saisi l’ensemble de ses biens et gelé ses avoirs. Elle a réussi à fuir son pays pour rejoindre le Liban en septembre 2013 et vit aujourd’hui en Europe.

Correspondant en Syrie du quotidien saoudien Akkad, Ali Eid travaillait également pour l’agence de presse syrienne Sana, avant d’en démissionner en juin 2012. Il a été arrêté à plusieurs reprises pour avoir couvert des manifestations populaires et des exactions de l’armée régulière. En mars 2012, des miliciens du régime l’ont insulté et battu pour son travail d’information dans la région de Deraa. Ali Eid a ensuite été convoqué plusieurs fois par les services de renseignement de l’armée de l’air. A sa dernière convocation en septembre 2012, le journaliste a été victime de sévices en raison de sa collaboration avec des médias étrangers comme Al-Jazeera. Ali Eid s’est résolu à quitter la Syrie pour l’Egypte avant de rejoindre un pays voisin en janvier 2013.