L’Arabie saoudite : la Mecque du blocage

La CITC (Communication and Information Technology Commission) et l’ISU (Unité des services d’Internet)

La surveillance et la censure de la Toile, implacables depuis des années dans le Royaume wahhabite, se sont intensifiées avec les soulèvements populaires dans les pays arabes en 2011, réduisant à une peau de chagrin le seul espace de liberté pour les opinions et informations non officielles. Dernière cible des autorités depuis décembre 2013 : la plateforme de vidéos YouTube. Six mois plus tôt, l’accès au service Viber avait été coupé.

A Riyad, les principaux Ennemis d’Internet sont la Commission en charge des communications et des technologies de l’information et l’Unité des services d’Internet. Loin de s’en cacher, elles assument leur choix de censure et revendiquent le blocage d’environ 400 000 sites.

Depuis octobre 2006, la Commission des communications et des technologies de l’information (Communications and Information Technology Commission, CITC) est chargée de la régulation et du criblage d’Internet dans le pays. Des milliers de sites sont ainsi censurés.

Le Centre saoudien pour la science et la technologie (Saudi Arabian National Center for Science & Technology, SANCST), organisation scientifique indépendante, avait été installé en 1977. Changement de cap en 1985, lorsque le centre a été rebaptisé King Abdulaziz City for Science and Technology (KACST), devenue « colonne vertébrale de l’Internet saoudien » et lieu d’enregistrement de tous les noms de domaine locaux. Depuis octobre 2006, la CITC la remplace dans son rôle de filtrage.

Les citoyens sont encouragés à signaler les sites susceptibles d’être bloqués. Les demandes, auparavant centralisées et gérées par l’Unité des services d’Internet (Internet Services Unit, ISU), rattachée à la KACST, sont dorénavant traitées par la CITC, comme l’indique le site de l’ISU. Il suffit de quelques clics à un internaute pour signaler un site ou une page à bloquer ou débloquer.

Fin 2013, un article publié dans le quotidien de référence Al-Hayat (installé à Londres) annonce que l’Autorité des médias audiovisuels va créer un nouvel organe de censure, chargé de surveiller et de censurer le contenu vidéo de certains sites Internet, notamment sur YouTube. Autre disposition dans l’air : les Saoudiens souhaitant partager des vidéos sur Internet devraient obtenir au préalable une autorisation de ce nouvel organe et se plier aux termes et conditions de la production de contenus. Seules les utilisations de YouTube qui « conviennent à la culture, aux valeurs et traditions » saoudiennes seraient autorisées. Il n’a pas été précisé si la censure portait sur les vidéos postées depuis l’Arabie Saoudite ou sur l’ensemble du contenu de YouTube. Le Président de l’Autorité a critiqué l’article, mais il n’a pas pour autant démenti l’information…

Pour verrouiller le tout, la société gouvernementale Saudi Telecom Company (STC) a longtemps été le seul opérateur de télécommunications du pays (mobile et Internet), avant que le marché ne s’ouvre. Mais les sociétés privées bénéficient toutes de licences de la STC. Sans parler de la surveillance des cybercafés, qui doivent être équipés de caméras cachées et tenir le registre précis de leurs clients en relevant leur identité.

La licence sans liberté

Le 1er janvier 2011, de nouvelles dispositions législatives concernant les publications sur Internet ont été rendues publiques par le ministre de la Culture et de l’Information, Abdul Aziz Khoja. Elles visent à renforcer la censure sur le Net et décourager les internautes de créer leur site ou leur blog.

Selon l’article 7 de ce texte, les médias en ligne, les sites Internet des médias dits « traditionnels », ainsi que les plateformes diffusant du matériel audio ou vidéo et proposant des publicités en ligne, devront être enregistrés et accrédités auprès du ministère de l’Information et de la Culture. La licence est valable pendant trois ans. Pour l’obtenir, le requérant devra être âgé de plus de 20 ans, détenir la nationalité saoudienne et être titulaire d’un diplôme équivalent au baccalauréat. Il sera dans l’obligation de fournir « des documents attestant de sa bonne conduite » et devra indiquer le nom de son hébergeur. Le ministère devait initialement approuver la désignation des éditeurs, mais face à la levée de boucliers, il a renoncé à cette disposition en faveur d’une simple déclaration de leur identité.

Les forums, les blogs ou les sites Internet personnels, les listes de diffusion, les archives électroniques ou les tchats seront désormais enregistrés. Les blogueurs pourront, « s’ils le souhaitent », s’identifier. Mais depuis une nouvelle décision des autorités en février 2014, mentionner leur véritable identité est devenue une obligation.

Selon l’article 17, toute violation de ces dispositions sera punie par des amendes et un blocage partiel ou complet, temporaire ou permanent, du site. Les amendes s’élèvent jusqu’à 100 000 rials (20 000 euros). Et le ministère se réserve le droit d’élargir le champ d’application de ces mesures.

Un filtrage très serré

Le filtrage cible tout contenu considéré par les autorités comme ayant un caractère pornographique ou étant « moralement répréhensible ». Mais des sites qui abordent la question de la religion, les droits de l’homme ou les prises de position de l’opposition sont également rendus inaccessibles.

Parmi les sites d’information interdits : celui de l’Arab Network for Human Rights Information (ANHRI), les sites gulfissues.net, saudiinstitute.org, saudiaffairs.net, etc. Le site de l’ONG Amnesty International a été bloqué  après avoir rendu public un projet de loi antiterroriste destiné à réprimer plus durement les critiques de la famille royale. D’autres sites ont été bloqués en réaction aux révolutions arabes.

Les forums et les réseaux sociaux font également l’objet d’une surveillance renforcée. Les sites participatifs sont tout particulièrement visés. newarabia.org, un forum de discussions politiques, est inaccessible dans le pays. La plateforme blogger.com, initialement bloquée dans son intégralité, fait désormais l’objet d’une censure ciblée de son contenu.

En juin 2013, la CITC avait annoncé avoir coupé l’accès au service Viber – qui permet d’effectuer gratuitement des appels téléphoniques – pour ses « manquements aux règlements saoudiens ».  La volonté des autorités de s’en prendre à YouTube en décembre dernier intervient après le succès de la campagne de mobilisation pour le droit des femmes à conduire en Arabie Saoudite  et la fameuse parodie de la chanson de Bob Marley No women no drive par l’humoriste Hisham Fageeh.

En février 2014, l’ONG de défense des droits de l’homme ANHRI a rapporté la fermeture d’une dizaine de sites Internet « opposés aux valeurs du régime saoudien », ainsi que celle de 41 sites Internet, au motif qu’ils n’avaient pas respecté la législation relative aux médias électroniques.

Prison et coups de fouet

Les blogueurs qui osent aborder des sujets sensibles s’exposent aux représailles. Le 29 juillet 2013, la Cour criminelle de Jeddah a ainsi condamné Raef Badawi à sept ans de prison ferme et 600 coups de fouets. Fondateur du site Internet de débat social et politique Libéraux saoudiens (censuré depuis), Raef Badawi a été arrêté le 17 juin 2012 et détenu à la prison de Briman à Jeddah. Il est accusé d’avoir « créé et modéré un site Internet diffusant des propos qui offensent la religion, les figures religieuses officielles, dont la Commission pour la promotion de la vertu et la prévention du vice, et d’avoir enfreint les règles fondamentales de la sharia ». Le juge Al-harbi a rallongé la peine initiale de trois mois pour « désobéissance parentale ».

Le 27 octobre 2013, Tariq Al-Moubarak, chroniqueur pour Asharq al-Awsat, quotidien saoudien basé lui aussi à Londres, a été arrêté après la publication de plusieurs de ses articles sur des sujets sensibles en Arabie Saoudite. Dans l’un d’eux, paru dans la version papier du journal le 6 octobre et intitulé « Il est temps de changer la place de la femme dans le monde arabe », il critiquait entre autres choses l’interdiction de conduire imposée aux femmes de son pays. Dans un autre article publié le 26 octobre, «Quand la mafia menace… », il dénonçait la terreur qui règne dans les sociétés arabes et empêche les individus de jouir pleinement de leurs libertés fondamentales. Il a été relâché huit jours plus tard.

 Fin octobre 2013, Waleed Abu Al-Khair, avocat et défenseur des droits de l’homme – il est notamment l’avocat de Raef Badawi -, a été condamné à trois mois de prison ferme pour avoir signé, en 2011, une pétition critiquant les lourdes peines infligées à seize réformateurs saoudiens.