Corée du Nord : Internet parano

Agence centrale de l’information scientifique et technologique

La Corée du Nord est l’un des rares pays au monde où, pour juger de la censure, il faut se contenter d’observer ce qui est visible en ligne. Le pays n’est pas véritablement relié à Internet et les autorités continuent de maintenir soigneusement la grande majorité de la population à l’écart du monde, et même de l’intranet national. Développé par l’Agence centrale de l’information scientifique et technologique (CSTIA), cet intranet très limité et contrôlé ne vise aucunement à informer la population mais seulement à diffuser l’idéologie officielle et à renforcer les compétences techniques de ceux qui œuvrent pour la patrie. Pour parfaire cette chape de plomb, des unités spéciales, dont le « Groupe 109 » et le « Département 27 », sont chargées de la traque physique des appareils numériques en provenance de l’étranger.

Un réseau imperméable

La Central Scientific and Technological Information Agency (CSTIA) administre l’accès des Nord-Coréens au World Wide Web. Jusqu’en 2012, le système de télécommunications filaire passant par la Chine (China Netcom) a constitué le seul lien du pays avec le réseau mondial. En avril, la joint venture Star entre les autorités nord-coréennes et la société thaïlandaise Loxley Pacific, jouant le rôle de fournisseur d’accès à Internet (FAI), a raccordé le réseau à Intelsat, offrant une alternative en cas de problème avec China Netcom. Malgré le gain de vitesse que pourrait offrir cette nouvelle connexion, la politique de contrôle limite à l’extrême la navigation pour les rares internautes nord-coréens. En témoigne l’infrastructure de l’Université des sciences et technologies de Pyongyang (PUST) : en 2012, une seule adresse IP était mise à sa disposition. De plus, les historiques de toutes les connexions à l’extérieur sont stockés sur un serveur http.

Intranet étroitement surveillé

Pour la Corée du Nord, Internet constitue presque exclusivement un moyen d’obtenir les informations techniques nécessaires au développement scientifique du pays. Les rares chercheurs et ingénieurs ayant accès au réseau ou ayant la possibilité de recevoir des informations en provenance de Coréens basés à l’étranger, sont étroitement contrôlés par le gouvernement, qui s’assure qu’aucun contenu contraire à l’idéologie du Juche, développée par le fondateur et « président éternel » de la Corée du Nord, Kim Il-sung, ne tombe entre leurs mains.

La connexion au Web mondial, dont bénéficient certains scientifiques et chercheurs, est routée via le ministère des Postes et Télécommunications, qui peut ainsi contrôler chaque utilisateur connecté et s’assurer que la page web consultée sert uniquement un but scientifique. Aucun cas de navigation « illicite » n’a été répertorié jusqu’à présent, probablement parce que l’implacable sévérité du régime nord-coréen suffit à dissuader les scientifiques de visiter des pages « contre-révolutionnaires ».

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Salle informatique de l’université Kim Il Sung à Pyongyang (source: AP)

 Auparavant centralisé dans la « Grande maison des études du peuple », principale bibliothèque située à Pyongyang, le savoir technologique et scientifique a pu circuler dans le reste du pays grâce à l’instauration d’un réseau intranet national baptisé Kwangmyong (Etoile brillante).

Développé en 1997 par l’Agence centrale de l’information scientifique et technologique (Central Scientific and Technological Information Agency, CSTIA), ce réseau isolé du reste du monde permet aux personnes « autorisées » d’accéder, par l’utilisation d’un navigateur et d’un moteur de recherche, d’un service d’email ou d’un groupe de discussion, à l’ensemble des informations mises à disposition par les autorités.

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Page de recherche de l’intranet national « Kwangmyong » (Photo: Eric Lafforgue)

Tout utilisateur de l’intranet national est surveillé par les autorités. Si les pages consultables ont été filtrées préalablement de sorte que le contenu ne pose aucun problème politique, les messages que s’échangent les utilisateurs nécessitent une surveillance spécifique. Là encore,  conscients de la surveillance méticuleuse dont ils font l’objet, les scientifiques évitent de sévères représailles en ne se laissant pas aller à des discussions politiques ou à des critiques du régime.

Bien que le chiffre officiel de 2 millions de citoyens ayant accès à un ordinateur ait été avancé, très peu disposent d’une connexion à l’intranet national. Tous les possesseurs d’ordinateur doivent s’enregistrer auprès des autorités compétentes. De ce fait, les supports numériques (CD, DVD, clés USB) de contrebande sont devenus, en quelques années, une source importante d’information en provenance de l’étranger. La population parvient à les lire sur les appareils hi-fi et informatiques qu’ils se procurent de la même façon, sur les marchés noirs qui parsèment le pays, à des prix encore prohibitifs.

Bien qu’il craigne la contamination de sa population par une idéologie étrangère néfaste, le pouvoir a considérablement accéléré le développement de ses infrastructures de télécommunications. En 2013, le réseau cellulaire Koryolink, joint-venture établie en 2008 entre la société égyptienne Orascom Telecom et les Postes et Télécommunications nord-coréennes (Korea Post and Telecommunications Corporation, KPTC), fournit un service 3G à plus de 2 millions d’abonnés. Là encore, le réseau fonctionne en vase clos et les appels vers l’international demeurent impossibles. Le service est maintenant disponible dans toutes les grandes villes et le long des principales routes et voies ferrées à travers le pays.

En février 2013, la journaliste et chef du bureau à Pyongyang de l’agence de presse américaine Associated Press, Jean Lee, a posté le premier tweet sans fil depuis la Corée du Nord, en tant que correspondante d’un média étranger. Réalisé grâce au nouveau réseau Internet 3G développé par Koryolink, cet « exploit » révèle avant tout une certaine ouverture de la part des autorités, dont les raisons demeurent encore mystérieuses. Accessible aux seuls étrangers et à un prix exorbitant (150 euros pour l’achat d’une carte SIM, 10 euros par mois pour l’abonnement et 150 euros pour 2 Gb de données), cette connexion nécessite évidemment un enregistrement auprès du Korea Communications Center de Pyongyang.

Groupe 109 : tous au stade !

De nombreux départements, groupes et unités sont chargés du contrôle de l’information et de la répression des citoyens tentés de s’informer ou de diffuser des contenus censurés. Le Groupe 109, organe de surveillance inter-agences créé par Kim Jong-il en 2003 et dont Kim Jong-un aurait piloté les activités avant son accession au pouvoir, est l’une des entités responsables de la chasse aux contenus, appareils et supports de médias numériques en provenance de l’étranger. Selon des témoignages recueillis par une Commission de l’ONU et publiés en février 2014, le Groupe 109 rassemblerait régulièrement la population dans des stades pour effectuer des arrestations en flagrant délit suivies de l’envoi des « coupables » dans des camps de prisonniers, afin de dissuader quiconque d’obtenir de tels articles illégaux. Les agents du Département 27 effectuent également des inspections inopinées chez les particuliers ayant secrètement acquis des équipements électroniques de contrebande, le plus souvent en provenance de Chine, pour réceptionner les programmes radio émis par les radios nord-coréennes en exil ou les médias étrangers diffusant en ondes courtes (VOA, RFA).

Propagande et publicité

Composante croissante de la censure en ligne, la diffusion de la propagande nord-coréenne sur Internet vise à opposer aux constats alarmants dressés par les organisations de défense des droits de l’homme et la communauté internationale une vision positive de la Corée du Nord. Les moyens de cette désinformation se sont considérablement sophistiqués entre 2012 et 2013. Bien que l’immense majorité de la population nord-coréenne soit tenue à l’écart de la Toile, de plus en plus de sites web apparaissent, dont au moins 11 au nom de domaine .kp. Ils sont destinés à renforcer la propagande extérieure du régime et visent en premier lieu la communauté nord-coréenne à l’étranger, ainsi que les Sud-Coréens. Le contenu de ces sites tourne autour des activités du leader Kim Jong-un, dont elle fait l’éloge permanent, et de la grandeur de la nation.

En janvier 2012, moins d’un an après le lancement de son site en coréen, le principal quotidien des travailleurs du Parti, Rodong Sinmun, a lancé un site en anglais. Même si la plupart de ses informations sont issues de l’agence de presse centrale coréenne (Korean Central News Agency, KCNA), ce lancement témoigne d’un certain effort de publicité. Dans la même veine, Voice of Korea, station de radio internationale diffusant la propagande officielle du régime en neuf langues, a publié une lettre en septembre 2013 pour annoncer la création d’une nouvelle adresse email et appeler ses auditeurs à envoyer des informations, imprimées ou sur CD, sur divers sujets tels que « l’urbanisme » ou « la technologie ».

 

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Lettre envoyée par Voice of Korea a ses auditeurs (source: northkoreatech.org)

Une dizaine de chaînes YouTube relaient les programmes diffusés par la chaîne de télévision centrale KCTV et l’agence de presse KCNA. Le site de cette dernière a d’ailleurs été mis à jour en janvier 2013, quelques semaines avant que Pyongyang Broadcasting Station, radio à destination de la Corée du Sud, de la Chine et du Japon, ne lance son propre site, Great National Unity. Parmi les nouveaux outils de propagande lancés en 2013, figure  notamment une série de podcasts, mis en ligne sur l’Itunes d’Apple par Uriminzokkiri, site nord-coréen basé en Chine.

Cyber-guerre entre les Corées

L’accès à Internet étant étroitement contrôlé et l’intranet national purifié de tout contenu sensible, c’est sur le réseau mondial, à l’extérieur du pays, que se déroule la véritable guerre de l’information. En mars 2013, les trois médias les plus importants en Corée du Sud, MBC, KBS et YTN, ont été victimes d’une attaque informatique qui a provoqué le plantage de leurs serveurs. Cette attaque serait une réponse à une précédente attaque subie par la Corée du Nord, imputée à la Corée du Sud et aux États-Unis. Dans les semaines qui ont suivi, d’autres attaques ont été enregistrées. Tour à tour, Pyongyang et Séoul ont été la cible des hackers au service de leurs gouvernements respectifs mais aussi issus de la société civile. Le groupe Anonymous a notamment conduit plusieurs attaques contre des sites nord-coréens, dont celui de l’agence centrale de presse, KCNA.

 Plus d’informations sur les télécommunications et les médias en Corée du Nord : www.northkoreatech.org