Chine : la Grande Muraille électronique à son apogée

Bureau d’État de l’information sur Internet (SIIO), Bureau de l’Information du Conseil des affaires d’État (SCIO)

Très tôt, les dirigeants chinois ont découvert que, plus qu’un instrument de liberté d’expression, Internet représentait un véritable défi politique. Pour justifier la mise en place d’une lourde censure et de la surveillance systématique des internautes du pays, ils mettent donc en avant la nécessité d’assurer au pays stabilité et harmonie. Dans les faits, l’Internet chinois est l’un des plus fortement réglementés au monde. Il reste cependant un vecteur privilégié de la circulation de l’information.

Depuis 2011, c’est le Bureau d’État de l’information sur Internet (State Internet Information Office, SIIO, Guojia Hulianwang Xinxi Bangongshi) qui élabore les directives en matière de censure et de diffusion de l’information émanant du gouvernement. Il est placé sous l’égide du Bureau de l’Information du Conseil des affaires d’État (State Council Information Office, SCIO, Guowuyuan Xinwen Bangongshi ou Guoxinban en forme courte).

Son directeur, Cai Mingzhao, est l’ancien rédacteur en chef du Quotidien du Peuple (Renminribao) et l’ex vice-président de l’agence de presse officielle Chine Nouvelle (Xinhuashe). Il occupe également les postes de chef adjoint du Département de la communication du Comité central du Parti communiste chinois (PCC) et de chef du Bureau de la communication extérieure du même comité. Son prédécesseur, Wang Chen, également ancien rédacteur en chef du Quotidien du peuple, a pour sa part été élu secrétaire général du Comité permanent de l’Assemblée nationale populaire.

Le SIIO, principale autorité administrative en charge de la propagande dans le pays, est, de toute évidence, l’organe de censure le plus centralisé au monde. Responsable de l’approbation des informations en ligne et des services connexes, ainsi que des publications en ligne, il supervise la diffusion sur Internet des informations émanant du PCC et du gouvernement. Cette propagande s’effectue par exemple par le biais de blogs officiels ou du « Parti des 50 cents » (Wumaodang), blogueurs recrutés et payés (« 50 cents » par post, une somme dérisoire) pour publier des informations pro-gouvernementales.

Loin d’être un simple « bureau de la censure et de la propagande », le SIIO assure un rôle de réglementation, par exemple dans la supervision de la distribution des adresses IP aux utilisateurs, de l’enregistrement des sites et des domaines ainsi que des services d’accès à Internet. Dans les pays occidentaux, les différents rôles et fonctions de régulation de l’information sont habituellement divisés entre de nombreux organismes, voire confiés au secteur privé.

Directives et autocensure

Le gouvernement s’appuie fortement sur l’autocensure et la censure confiée aux entreprises du Net. Le SIIO est ainsi autorisé à surveiller et punir les sites qui ne suivent pas « l’engagement public sur l’autodiscipline de l’industrie de l’Internet en Chine », un ensemble de règles élaborées « en collaboration » avec la Société Internet de Chine (Internet Society Of China, ISOC), qui regroupe 140 acteurs clés du secteur. Des milliers d’organisations ont signé cette « promesse d’autocensure », y compris Yahoo, Microsoft et Google.

Blogueurs et journalistes jouissent donc d’une appréciation générale des contenus autorisés et interdits. Mais la « ligne rouge » à ne pas dépasser peut être modifiée à tout moment. Le gouvernement chinois envoie chaque jour aux médias des « directives », indiquant les sujets à éviter ou à mettre en avant. Ces directives, émanant du SIIO ou directement du SCIO, peuvent concerner n’importe quel sujet pour peu que les autorités estiment que sa couverture représente un danger. Travailler dans ces conditions conduit les acteurs de l’information à supprimer et à bloquer eux-mêmes une quantité importante de contenus. Dernièrement, une directive a été émise incitant à censurer le Classement mondial de la liberté de la presse de Reporters sans frontières. Si les autorités sont conscientes qu’un ordre de censure est insuffisant pour couper court à toute information sensible, elles accumulent les obstacles pour contraindre la population à glaner sa pitance sur les sites indépendants d’information ou les réseaux sociaux.

Le Grand pare-feu

L’ensemble du dispositif technologique mis en place par la Chine pour contrôler les flux d’information est régulièrement évoqué sous le nom de « Grand pare-feu » (Fanghuo Changchen) en référence à la Grande Muraille de Chine. Démarré sous le nom de Golden Shield (bouclier d’or) et progressivement mis en place à partir de la fin des années 1990, ce système a notamment bénéficié des technologies, de l’aide matérielle et des compétences de l’entreprise américaine de matériel réseau et de cybersécurité, Cisco Systems.

À la base de cette censure, une technologie de surveillance très coûteuse que tout créateur de site web est tenu d’installer à ses frais. Elle permet de surveiller les internautes fréquentant le site et d’attribuer rapidement tous commentaires, messages ou contenus à leurs auteurs. Elle comprend également un système retardant automatiquement leur mise en ligne en attendant qu’ils soient géo-localisés et que leurs thèmes et leurs mots clés aient été examinés par des censeurs humains. Pour comprendre l’ampleur d’un tel système, des chercheurs de l’Université de Harvard ont mis en place une pseudo plateforme de réseau social sur laquelle ils ont conduit une analyse détaillée des fonctionnalités et capacités des logiciels utilisés. Une entreprise fournisseuse leur ayant révélé que « pour satisfaire le gouvernement chinois, un site devrait employer deux ou trois censeurs pour 50 000 utilisateurs », ils estiment que 50 000 à 75 000 censeurs travaillent dans des entreprises du Net à l’intérieur de la Chine.

Les technologies évoluant rapidement au cours des dernières années, les autorités disposent à présent de nombreux outils additionnels pour censurer et surveiller les journalistes, blogueurs et cyberdissidents les plus actifs sur la Toile.

VPN et passerelles obscures

Les VPN (Virtual Private Network, réseau privé virtuel) constituent l’un des moyens les plus efficaces pour contourner la censure et échapper à la surveillance sur Internet (à condition de faite confiance à la société propriétaire du VPN…). C’est d’autant plus vrai en Chine, où des outils de contournement sophistiqués comme TOR sont malgré tout bloqués par le gouvernement. Aujourd’hui, grâce au système de « passerelles obscures » (obfuscated bridges), il est toujours possible de se connecter au réseau TOR et de contourner anonymement la censure. Mais peu d’internautes en Chine semblent connaître cette évolution logicielle. De manière générale, les VPN sont plus difficiles à bloquer, non parce qu’ils sont techniquement supérieurs aux autres solutions, mais parce qu’ils sont régulièrement utilisés par de grandes entreprises occidentales opérant dans le pays. Le blocage susciterait une levée de boucliers et contribuerait à dégrader l’environnement des investisseurs et entrepreneurs. Mais dans de nombreux cas, les connexions chiffrées sont simplement rendues inutilisables par les censeurs.

Inspection en profondeur

La politique de censure et de surveillance des autorités fait aussi un usage intensif de Deep-Packet-Inspection (DPI, « inspection des paquets en profondeur »), une technologie permettant d’espionner le trafic généré par les internautes sur le réseau. Le DPI est utilisé pour ralentir les connexions des contenus et des plateformes « indésirables » (tels que Facebook ou rsf.org) et surtout pour lire les informations. Plusieurs rapports ont montré que les recherches de termes spécifiques sur Baidu ou Google aboutissent fréquemment à une connexion ralentie à l’extrême, voire inutilisable. En 2012, dans son moteur de recherche en langue chinoise basé à Hong Kong, Google mettait en garde les utilisateurs lors de la frappe de mots sensibles en leur conseillant de chercher des mots clés alternatifs. Cette pratique a pris fin à la demande du gouvernement chinois.

Selon l’actualité et selon les régions

Depuis l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping en 2013, les autorités privilégient officiellement la lutte contre la corruption et la chasse aux rumeurs en ligne. Mais ces combats relèvent de leurs prérogatives et toute accusation de corruption contre un membre du Parti émanant d’un acteur de l’information est sévèrement sanctionnée. En juillet 2013, le journaliste Liu Hu avait dénoncé sur son compte Weibo l’implication d’un officiel du PCC dans une affaire de corruption. Arrêté le 23 août 2013, accusé de « propagation de fausses rumeurs » et de « diffamation », il est toujours inculpé à l’heure actuelle. Lancé en septembre 2013 par les autorités, la « campagne contre les rumeurs en ligne » a pris pour cible de nombreux blogueurs. Le décret adopté pour l’occasion stipule que tout « écrit diffamatoire » publié en ligne et vu plus de 5 000 fois ou « transféré » plus de 500 fois par les internautes pourra valoir à son auteur trois ans d’emprisonnement, comme le prévoit l’article 246 du Code pénal. En septembre 2013, un lycéen de 16 ans ayant mis en cause la police locale sur son compte Weibo a passé près d’une semaine derrière les barreaux avant d’être relâché.

Le contrôle de la Toile redouble lorsque les autorités craignent particulièrement les troubles et les protestations populaires, en particulier lors des grands rendez-vous politiques. Pendant le 18e Congrès du Parti communiste ou la cérémonie d’intronisation de Xi Jinping en mars 2013, l’étau s’est encore resserré sur les blogueurs.

En novembre 2012, même les plateformes Google et Gmail ont été rendues inaccessibles depuis la Chine. Dans le même temps, le compte Sina Weibo du cyber-dissident Hu Jia a été supprimé pour la troisième fois en l’espace de deux mois. Enfin, certains mots clés, dont « 18e Congrès » (十八大) ou des mots à consonance similaires, ont été censurés dans les moteurs de recherche de Sina Weibo.

Toutes les provinces chinoises ne sont pas logées à la même enseigne. Les « régions autonomes » du Tibet, de Mongolie-Intérieure et du Xinjiang sont soumises à un contrôle et à une censure du Net plus intensifs et permanents que les autres. Les réseaux sociaux tels que Twitter et Facebook y sont censurés et l’utilisation de serveurs proxy pour contourner la censure y représente un risque plus élevé. Avec un débit deux fois plus lent que dans les grandes villes telles que Pékin ou Shanghai (inférieur à 1,5 Mbit/s contre 4 M bit/S, le taux le plus bas du pays), le contrôle de l’information y est plus rude que n’importe où ailleurs, tout comme la répression contre les blogueurs.

Le cas d’Ilham Tohti est emblématique. Directeur du site uighurbiz.net et professeur d’université reconnu, il faisait l’objet d’une surveillance policière permanente. Arrêté et détenu pendant plus d’un mois en 2009, il est depuis le janvier 2014 détenu au secret et a été inculpé de séparatisme, accusation passible de la prison à perpétuité. Les sites en langue ouïghour sont régulièrement bloqués, et durant les périodes de troubles ou d’émeutes dans la région, la quasi totalité des sites les plus populaires, tels que www.diyarim.com, www.xabnam.com ou www.ulinix.com, sont inaccessibles. En 2009, une enquête réalisée par Reporters sans frontières avait montré que 85% des sites testés avaient été bloqués par les autorités. La plupart affichaient une « connexion expirée » ou un message d’erreur temporaire, masquant en réalité une fermeture définitive.

Au Tibet, les autorités ont imposé l’installation d’un logiciel de filtrage et de surveillance dans tous les espaces publics et les entreprises offrant une connexion à Internet. Le chef du Parti communiste au Tibet, Chen Quanguo, renforce régulièrement les moyens de surveillance et la censure des informations. En mars 2012, la surveillance des réseaux téléphoniques et d’Internet s’est accrue et de nombreux blogs et sites de médias tibétains en exil ont été bloqués, tels que Sangdhor.com et Rangdrol.net. En novembre 2013, Chen Quanguo a annoncé que le gouvernement ferait tout pour que « seule sa voix soit entendue » et pour que la propagande du Dalai Lama ne soit reçue par personne, sur Internet, à la télévision, ni par aucun autre moyen de communication.

La plus grande prison du monde pour les net-citoyens

La Chine, qui dispose du système de censure en ligne le plus sophistiqué, reste la première prison au monde pour les net-citoyens.

Au moins soixante-dix acteurs de l’information en ligne sont emprisonnés pour leurs activités. Parmi eux, le lauréat du prix Nobel de la paix Liu Xiaobo. Et au moins trois des trente journalistes actuellement derrière les barreaux ont été condamnés pour avoir posté des informations sur Internet.

L’arrestation de Liu Hu, journaliste du quotidien Xin Kuai Bao (Modern Express), le 23 août 2013, illustre la poursuite de la répression contre les travailleurs des médias chinois. Accusé de « diffusion de fausses rumeurs » sur son compte Weibo, il avait exhorté les autorités à enquêter sur un fonctionnaire soupçonné de corruption.

Même après leur libération, les cyberdissidents, tels Ai Weiwei ou Hu Jia, sont victimes de persécutions et soumis à une surveillance constante, notamment sous le régime de la résidence surveillée. Hu Jia a été arrêté le 25 juin 2013 alors qu’il fêtait son anniversaire avec des amis, dont certains blogueurs influents. Les autorités continuent de harceler la famille de Chen Guangcheng depuis qu’il a fui la Chine pour les États-Unis. Le 5 mars 2013, à Washington, Chen Guangcheng a annoncé que son neveu emprisonné, Chen Kegui, avait été torturé en détention. Deux jours après, la police a tenté d’enlever le fils de Chen Kegui dans un jardin d’enfants, mais en a été empêchée par le frère aîné de Chen Guangcheng. L’épouse de Liu Xiaobo, Liu Xia, est maintenue en résidence surveillée depuis que son époux a reçu le prix Nobel en décembre 2010. Son frère, Liu Hui, a été condamné le 8 juin 2013 à 11 ans de prison pour fraude immobilière.

Les autorités chinoises tentent d’enrôler les entreprises du Net dans la censure et dans leur chasse aux dissidents. Shi Tao, journaliste et poète chinois, en a fait les frais en 2005. Il a été condamné à dix ans de réclusion au motif de « diffusion de secrets d’État » après que la filiale hongkongaise de Yahoo! a transmis aux autorités des informations permettant de lui attribuer l’envoi d’un email sur la censure de Tiananmen. Depuis, la collaboration de Yahoo! avec le régime a pu être établie dans trois autres cas d’arrestations de cyberdissidents. Si l’entreprise s’était défendue en affirmant qu’elle avait été contrainte de se plier à la législation chinoise, cet exemple n’est malheureusement pas un cas isolé.

Des failles dans la Grande Muraille ?

La Chine multiplie ses efforts pour mettre en place des contrôles toujours plus stricts sur l’utilisation d’Internet et l’accès aux contenus du monde entier. Mais le nombre exponentiel d’internautes chinois et la part grandissante d’informations disponibles sur la Toile soumettent ce modèle de censure à rude épreuve. En particulier, les réseaux sociaux comme Sina Weibo, véritables outils d’information en temps réel, sont difficiles à censurer efficacement avec les moyens d’aujourd’hui.

Le 26 février 2014, Xi Jinping a été « nommé » à la tête d’un comité dédié à la cyber-sécurité. Le président chinois a annoncé vouloir faire de la Chine une « cyber-puissance » (cyber power), tout en affirmant que sans cyber-sécurité, il n’existait pas de sécurité nationale. Alors que les réseaux sociaux brocardent et embarrassent régulièrement les officiels, voire remettent en cause leur position au sein du Parti, le pouvoir ne renonce pas de son côté à adapter son arsenal technologique et ses ressources humaines à ses besoins de censure.