Cuba : viva l’Internet (pas) libre !

Le ministère de l’Informatique et des Communications

Le déblocage de quelques sites Web et l’arrivée de la fibre optique via le câble sous-marin ALBA-1 en provenance du Venezuela ont apporté des lueurs d’espoir, mais Cuba continue d’empêcher la grande majorité de sa population d’avoir libre accès à Internet. Le régime castriste a développé un modèle de contrôle original basé sur l’existence d’un Intranet local, des coûts d’accès particulièrement élevés et des institutions gouvernementales omniprésentes.

 Censure des “antirévolutionnaires”

L’organe de censure à Cuba est le Département d’orientation révolutionnaire (DOR), qui filtre toutes les informations publiées dans les médias officiels selon les critères établis par le Parti. En d’autres termes, tout contenu jugé “antirévolutionnaire” est automatiquement bloqué. Cette censure n’est pas réservée au Web. Elle se base sur certaines dispositions du code pénal qui criminalisent “l’outrage”, “la diffamation”, “la calomnie”, “les injures”, et “les affronts” envers “les autorités”, “les institutions de la République” et “les héros et martyrs de la nation”, entre autres.

Le ministère de l’Informatique et des Communications a été créé en 2000 afin de veiller au respect de l’idéologie révolutionnaire prônée par le DOR sur la Toile. Il y a très peu d’information sur les technologies utilisées par les autorités cubaines pour mettre en œuvre la censure. L’Université des sciences informatiques (UCI) et la Société de télécommunications de Cuba (ETECSA), qui est également le fournisseur d’accès national, possèdent toutes deux des départements de veille et de censure qui viennent épauler l’action du ministère. Le blocage de contenus sur Internet est réalisé par l’ETECSA.

Un pas en avant, deux en arrière

L’année 2011 avait été marquée par certaines concessions de la part du gouvernement, comme le déblocage de certains sites Web, dont les portails Desde Cuba et Voces Cubanas qui hébergent de nombreux blogs d’opposants tel Generación Y, tenu par Yoani Sánchez. Mais l’arrestation d’une dizaine de blogueurs et de net-citoyens fin 2012, dont celle de Calixto Ramón Martínez, libéré après sept mois de prison, ont contrarié cette timide avancée. Si les interpellations se sont faites plus rares en 2013, force est de constater que les changements à Cuba se mesurent en millimètres et que la situation continue de stagner.

En 2008, le taux de pénétration d’Internet atteignait à peine 1,2 %. Depuis, le nombre de points d’accès serait en augmentation : à en croire les autorités, en juin 2013, 118 nouvelles salles auraient été inaugurées. Cependant, le prix des connexions reste prohibitif, équivalant à un tiers du salaire mensuel moyen (environ 21 dollars) pour l’Intranet. Les mêmes autorités affirment qu’en 2013 quatre Cubains sur dix accédaient régulièrement à l’Intranet, qui permet un accès aux boîtes emails et à certains sites officiels. Le centre d’information indépendant Hablemos Press ramène ce chiffre à deux sur dix… Internet est disponible dans les hôtels internationaux, mais reste réservé aux touristes qui peuvent se permettre de dépenser jusqu’à 10 dollars – soit deux semaines de salaire pour un Cubain moyen.

Les connexions sont presque systématiquement surveillées. Les Cubains n’accèdent au réseau national qu’après avoir fourni une pièce d’identité et surfent sous l’œil vigilant des caméras et des agents de surveillances dans les cybercafés. Les ordinateurs sont équipés de logiciels développés à Cuba, comme Avila Link, prêts à couper la connexion à la moindre suspicion de comportement dissident. Les sites cubains d’information indépendants hébergés à l’étranger, tels Payo Libre, Hablemos Press, Cubanet, Cuba Encuentro et Martí Noticias, sont sur liste noire et demeurent inaccessibles, même dans les hôtels internationaux.

Les difficultés d’accès à Internet ont longtemps été officiellement mises sur le compte de l’embargo américain, mais l’activation du câble à fibre optique ALBA-1 rend cet argument obsolète, démontrant la volonté du pouvoir de contrôler le réseau et sa crainte d’un Internet libre. L’accès à l’Internet rapide fourni par ALBA-1 est d’ailleurs limité à certaines sphères gouvernementales.

Si l’on s’en tient aux déclarations officielles, 2014 devrait être une bonne année pour Internet à Cuba. L’ETECSA prévoit d’installer des liaisons ADSL d’ici la fin de l’année dans les lieux disposant déjà les configurations techniques adaptées. Mais le pays manque cruellement des infrastructures et des fonds nécessaires à leur implantation. Le réseau téléphonique est sous-développé et sous le contrôle total du fournisseur national, l’ETCSA. Dans ces conditions, il est difficile d’imaginer que l’arrivée de l’ASDL sur l’île aura beaucoup d’impact. Un projet d’accès à Internet via le téléphone portable a aussi été annoncé en janvier dernier, facilité par le nouveau dispositif de paiement de forfaits depuis l’étranger. Plus qu’une ouverture pour les Cubains, c’est une stratégie économique d’entrée de devises dans le pays.

Certains analystes décèlent malgré tout des signes d’ouverture, et le site d’informations Cubanet, basé aux Etats-Unis, prévoit sept avancées technologiques pour l’année à venir, dont l’accès à Internet sur les téléphones portables, le développement du wifi sur l’île et la possibilité pour les activistes de se former à la sécurité en ligne grâce à la réforme migratoire entrée en vigueur le 14 janvier 2013.

Les blogueurs, « mercenaires de l’Empire »

Dans l’édition 2012 de son Rapport sur les ennemis d’Internet, Reporters sans frontières dénonçait la propagande cubaine qui “ne cesse d’attaquer les blogueurs critiques envers le régime et les accuse d’être des mercenaires au service de l’’’Empire’’ américain”. Ils ont été victimes de campagnes d’injures et de diffamation dans les médias d’Etat ou sur des sites de propagande extérieurs ou des blogs comme Blogueros y Corresponsales de la Revolución et Las Razones de Cuba. Le câble du gouvernement américain diffusé par WikiLeaks en 2009 indiquant que le régime craignait avant tout les blogueurs est plus que jamais d’actualité. Lors de sa tournée mondiale, Yoani Sánchez a annoncé, début 2014, son intention de créer une plate-forme collective d’information libre à Cuba : “Le pire peut arriver dès le premier jour, qu’ils empêchent notre diffusion ou qu’ils nous bloquent l’accès à Internet, mais peut-être aussi que nous sèmerons les premières graines d’une presse libre.”

 Pour contourner les obstacles mis à l’accès à Internet, l’information passe de main en main via des clés USB et certains essaient de mettre en place des points d’accès illégaux. Mais des agents sillonnent les rues pour dénicher et détruire les antennes satellites, et les risques pour les particuliers sont bien réels. Par ailleurs, des antennes sont disposées tous les cinq kilomètres carrés pour bloquer les signaux. Les net-citoyens ont parfois la possibilité de tweeter à l’aveugle par SMS, sans garantie que leurs messages apparaîtront sur Twitter, régulièrement victime de blocages orchestrés par l’ETECSA, et qui durent parfois plusieurs mois.

Les blogueurs et contributeurs de sites d’opposition comme Hablemos Press ou Payo Libre sont forcés de passer par certains sièges diplomatiques pour poster leurs écrits sur des sites hébergés à l’étranger. D’autres, comme le groupe Martí Noticias, basé à Miami, entretiennent quelques correspondants sur place. Les acteurs de l’information sur le terrain sont régulièrement victimes de rafles dans leurs médias ou d’arrestations arbitraires, comme Mario Echevarría Driggs, David Águila Montero, William Cacer Díaz, Denis Noa Martinez et Pablo Morales Marchán, détenus pendant quelques jours en octobre 2013. L’écrivain et auteur du blog Los hijos que nadie quiso, Angél Santiesteban-Pratz, a été condamné à cinq ans de prison en février 2013. Au terme de sa première année de détention, en février 2014, son avocate a reçu l’interdiction d’exercer pour les prochains 6 mois. Le blog continue d’informer sur la situation d’Ángel grâce au travail d’activistes à l’extérieur de Cuba.