Soudan : carton plein pour la censure

Le Service national de la Sûreté et du Renseignement (NISS), l’Unité de cyber-jihad (Cyber Jihad Unit) et la Société nationale des télécommunications (NTC)

Le régime d’Omar el-Béchir tient le Soudan d’une main de fer depuis 25 ans. Face au développement des nouvelles technologies, marqué par une croissance du taux de pénétration d’Internet (17 % de la population en 2012), les méthodes de contrôle et de répression de Khartoum ont dû elles aussi évoluer.

L’Unité de cyber-jihad

En 2011, en plein printemps arabe, le parti au pouvoir au Soudan, le National Congress Party, craignant une contagion de la contestation politique via les réseaux sociaux, décide de regrouper ses équipes de surveillance dans une “Cyber Jihadist Unit” chargée de conduire les « opérations de défense en ligne » et « d’anéantir les dissidents sur Internet ». Ses 200 agents répartis à travers le pays se relaient pour que la milice soit en ordre de marche 24 heures sur 24, et en particulier pendant les heures de pointe de l’usage d’Internet, le soir et le week-end. En 2012, alors que la blogosphère soudanaise prend un essor fulgurant, passant officiellement de 70 à 300 blogs en l’espace d’un an et demi, l’unité est renforcée. Les  services de sécurité recrutent  au sein des universités publiques et de l’université Al-Ribat. Les nouveaux employés ont droit à des formations en piratage informatique dispensées en Malaisie ou en Inde. Ils sont formés à surveiller les contenus sur Internet, pirater les comptes en ligne (email, Facebook, Twitter), bloquer ou supprimer des sites et identifier des cibles à mettre hors d’état de « nuire ». Les journalistes et activistes politiques sont attaqués sur les réseaux sociaux, piratés et arrêtés.

 Mais l’Unité de cyber-jihad ne serait rien sans l’immunité que lui garantit le Service national de la sûreté et du renseignement (NISS), dont elle dépend et qui est l’organe supérieur de la répression et de la censure au Soudan.

Le NISS en toute impunité

 L’Unité de cyber-jihad peut agir à sa guise grâce au National Security Act (loi sur la sécurité nationale) de 2010 qui régit le Service national de la sûreté et du renseignement (National Intelligence and Security Services, NISS). Cette loi renforce l’impunité existante des agents du NISS en leur conférant une immunité totale puisqu’elle leur permet d’arrêter n’importe quel journaliste et de censurer n’importe quel journal au motif de « sauvegarde de la sécurité nationale ». Et le NISS peut détenir un individu jusqu’à 45 jours sans charges et renouveler la détention à la fin de cette période.

 Avant la création de cette cyber-unité, un arsenal législatif autorisait déjà le contrôle de l’information en ligne et la répression sur Internet. En 2007, l’adoption de la loi relative aux infractions informatiques (IT Crime Act) a encore restreint la liberté d’expression sur la Toile : elle prévoit jusqu’à deux ans de prison et des amendes conséquentes, notamment pour la création de sites Internet critiques envers le gouvernement. En 2008, une loi obligeant les propriétaires de lignes téléphoniques portables à enregistrer leur carte SIM a permis aux services de renseignement soudanais de pister encore plus facilement les journalistes et activistes.

 Les télécoms verrouillées

 Le NISS et l’Unité de cyber-jihad sont épaulés par la Société nationale des télécommunications (National Telecommunication Corporation, NTC) fondée en 1996 et chargée de réguler le secteur des technologies de l’information et de la communication. Pour mettre en œuvre ses directives, celle-ci a créé l’Unité de contrôle du service Internet (Internet Service Control Unit), qui décide de ce qui peut être accessible ou non sur Internet. Si le pouvoir juge des informations trop sensibles pour être diffusées, il ordonne le blocage de la plateforme hôte, comme ce fut plusieurs fois le cas depuis 2008 pour le site d’information Sudanese Online qui publiait des informations sur la guerre du Darfour.

En réponse aux manifestations anti-gouvernementales qui ont agité le Soudan en 2013, la NTC a bloqué à plusieurs reprises des journaux (Sudanese Online, Al-Rakaba, Hurriyat) ou services en ligne (YouTube) et est allée jusqu’à couper Internet dans tout le pays. Ainsi, en juin-juillet 2013, le réseau a été ralenti jusqu’à être complètement inaccessible pendant plusieurs heures. Et le 25 septembre 2013, le Soudan a subi une coupure totale d’Internet pendant 24 heures, qui avait pour objectif d’empêcher l’organisation de manifestations via les réseaux sociaux. De fait, l’information a été réduite à néant et il a été impossible pendant plusieurs heures de connaître l’étendue de la répression. Le NTC a nié la responsabilité du gouvernement et accusé les manifestants, qui n’avaient bien sûr aucun intérêt à couper leurs moyens de communication et ni les moyens ni les compétences pour le faire…

Face à cette montée de la censure en ligne, les sites Internet d’opposition installent de plus en plus souvent leurs serveurs à l’étranger. Sudanese Online est par exemple hébergé aux Etats-Unis.

Une maîtrise rudimentaire de l’informatique et une faible connaissance de la langue anglaise restant les derniers remparts contre une mainmise totale de la NTC et des agents du NISS sur Internet. Les contenus en anglais et leurs auteurs sont en effet moins touchés par les attaques commanditées par ces organes, qui surveillent surtout les informations en arabe, montrant que cette censure est surtout motivée par des préoccupations de politique intérieure.

 Chasse à l’information en ligne

 Le rythme de la censure des journaux s’est accéléré à partir de 2011-2012. Pour la contourner, certaines rédactions ont opté pour la mise en ligne des contenus prohibés sur leurs pages Internet ou leurs profils Facebook. Du coup, les agents du NISS se sont lancés dans une chasse contre cette forme de journalisme en ligne : les emails privés sont de plus en plus souvent interceptés, les téléphones portables utilisés pour géolocaliser leurs propriétaires. Les soulèvements populaires de juin et juillet 2012 et de juin et septembre 2013 ont entraîné l’arrestation d’un grand nombre de blogueurs, de journalistes et d’activistes, souvent contraints de supprimer leurs comptes Facebook et Twitter. Cet accès forcé aux données personnelles permet également aux forces de sécurité de remonter les réseaux de dissidents.

 La blogueuse et vidéaste Nagla Sid-Ahmed a été victime d’une véritable politique de harcèlement de la part des services de sécurité. Elle a été contrainte de fuir le Soudan en juillet 2012. Ses vidéos dénonçant des atteintes aux droits de l’homme dans son pays lui ont valu d’être la cible de plusieurs cyber-attaques, d’être cambriolée par des agents du NISS, de se faire confisquer son matériel audiovisuel, d’être arrêtée et détenue plusieurs heures sans nourriture et d’être accusée de conspiration et d’incitation à la haine, charges passibles de la peine de mort au Soudan.

La journaliste et activiste Somaia Ibrahim Ismail « Hundosa », arrêtée le 29 octobre 2012, a été enlevée et torturée pendant trois jours par les services de renseignement et de sécurité soudanais, en raison de son opposition au régime d’Omar el-Béchir et au motif  d’ « appartenance au mouvement armé du Darfour ». Elle n’a eu d’autre choix que de fuir le pays en novembre 2012.

Très populaire pour ses tweets et ses blogs sur les manifestations, notamment à Burri en périphérie de Khartoum, Usamah Mohamed a été arrêté le 22 juin 2012 par le NISS et battu pendant plusieurs heures pour avoir refusé de débloquer son smartphone. Il a été relâché début août 2012 après deux mois de détention, au cours desquels il a été soumis à de longs interrogatoires au sujet de ses comptes Facebook, Twitter et sur les forums d’opposition.

Depuis 2008 et ses publications relatives à la guerre du Darfour et aux révoltes de la population, le forum d’opposition Sudanese Online a été la cible récurrente de blocages, de piratages et d’infiltration par des agents de la cyber-brigade du NISS. L’Unité infiltre les discussions du forum pour recueillir des informations sur les cyber-dissidents et diffuser de fausses nouvelles. Des sites d’information dits d’opposition tels que Al-Rakoba ou Hurriyat font régulièrement l’objet de blocages. Le plus long est celui qui a touché Al-Rakoba, rendu inaccessible pendant plus de dix mois, entre juin 2012 et avril 2013.

 En septembre 2012, suite à la mise en ligne de la vidéo américaine L’Innocence des musulmans qui avait déclenché des protestations massives dans tout le monde arabe, le NTC a bloqué Youtube pendant un mois.